François Bégaudeau, Un enlèvement ou les Lequesnoy 2.0

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Pauvre petit Louis, à 6 ans il faudrait qu’il sache lire pour passer directement de la maternelle au CE1, quand en vacances il creuse un simple trou dans le sable sur la plage de Royan pour aller en Amérique, son rêve d’enfant se prend une giclée de Baygon Anti-Poésie dans la tronche, les rêves et autres fantaisies ne le transformeront certainement pas en « performer », d’ailleurs profitons-en pour réviser les Etats américains Louis ! Éteignons dès qu’elle se manifeste l’inutile magie de l’enfance ! Envoyons-le à l’atelier des Papillons où grâce à une approche dynamique, (et à 60€ la demi-journée) des facteurs de pondération vont stimuler la progression de Louis vers plus d’autonomie, le tout consigné dans une fiche personnelle de paramétrisation des compétences respectant un timing monitoré…Oui, pauvre petit Louis, prêt pour la pré-prépa, ou le burn-out…ou l’enlèvement… C’est que ses parents tiennent à lui « plus qu’à n’importe quel autre bien » ! L’autre « bien précieux » est sa sœur Justine, tête à claques de 11 ans, première de sa classe qui répond à toutes les questions de ses parents comme un dauphin d’aqualand attrape au vol les poissons qu’on lui jette. Ses parents sont Emmanuel Legendre, cadre quadra spécialisé dans la gestion de patrimoine à Paris, high-tech, mocassins à glands, pull jeté sur les épaules, bermuda beige, surveillé jusque dans sa sudation par sa montre connectée et Brune sa mère, cadre dans la « com’ » chargée de redorer la réputation des entreprises qui ont un peu traficoté ou fauté, elle se reconnaît dans La Fille du Train 😉 qu’elle lit avant sa séance de yoga kundalini en pensant s’offrir une nymphoplastie. La famille se retrouve bien entendu autour de repas intégralement bio ou chez des amis, disons plutôt des relations de travail, pour partager smoothies protéinés ou autres jus détox tout en admirant l’ancienne bibliothèque reconvertie en salle de sport ultra connectée : « il y a 10 ans le surpoids était une tuile, maintenant c’est une faute ! Health is the new Wealth ! » et inversement…

Bien sûr, pour notre plus grand plaisir, ce joli monde qui barbotte avec une condescendance crasse, une bienveillance satisfaite et la certitude de sa supériorité va sentir l’eau de son bain parfumé se refroidir. Reste tout de même une question que j’aimerais poser à François Bégaudeau : est-ce que l’émail des dents saute si on boit un verre d’eau froide juste après avoir mangé de la soupe si cette dernière est bio ?

Et pour tous les petits Louis et toutes celles et ceux qui sont encore réceptifs à la poésie et aiment regarder les oiseaux qui disparaissent parce que non rentables, trop libres, non connectés…

« Y a pas plus mignon qu’un oiseau, c’est un pompon marrant qui triche pour se faire du volume, il se gonfle dans les plumes. Un futé. Dans la main, c’est rien du tout, c’est un esprit de l’air. Tuituit ! Un flocon de vent. Ah ! On voudrait être oiseau ! Le ciel pour existence ! » Louis-Ferdinand Céline, Guignol’s Band.

ET ON ACHÈTE SES LIVRES DANS DES LIBRAIRIES INDÉPENDANTES ! C’EST UN ORDRE ! (sauf La Fille du Train, qui, rappelons-le, est aussi utile à la littérature qu’un fer à repasser à un nudiste. Celui-là, vous pouvez le voler au supermarché du coin.

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