Joyce Carol Oates : un livre des martyrs américains.

Joyce Carol Oates / Un livre des martyrs américains / Editions Philippe Rey / Traduction Claude Seban

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Joyce Carol Oates, à l’aube de ses 80 ans, nous sert ici un pavé littéraire d’une pertinence rare, écrit en 2017 mais traduit en Français en 2019. Rassurez-vous ce pavé est très digeste mais néanmoins complexe tant les thèmes abordés sont multiples. Fine psychologue, J.C. Oates se glisse dans le cerveau des différents protagonistes de l’histoire, ce qui lui permet, du moins en apparence, de respecter une certaine neutralité.

Le point de départ : l’assassinat en 1999 d’un médecin gynécologue-obstétricien, pratiquant aussi l’avortement dans le cadre légal de la loi. Vu sous cet angle, ça ressemble à un polar. Sauf que le coupable, membre d’une église missionnaire de Jésus de Saint-Paul, nous explique ses motivations. Et là on commence à avoir un peu froid dans le dos. On plonge avec lui dans la mouvance anti-avortement. Bienvenue chez les gentils chrétiens ! Violence, harcèlement, propagande fallacieuse et erronée, manipulation, embrigadement. Il y a la loi des hommes et la loi de Dieu. Point. Bien entendu ces gentils militants de la cause « pro-vie » qui passent la journée entière devant l’entrée de la clinique avec leurs pancartes et leurs slogans sont irréprochables. Oh, parfois ils font aussi appel aux services de la clinique en toute discrétion. Chez ces gens là, voyez-vous, on baise aussi. On baise sa femme, on baise la femme du voisin, on baise la fille d’un ami, on baise des mineures, on baise sa sœur, on baise sa fille. Sans aucun accès aux moyens contraceptifs, la semence divine laisse des traces. Quand un de leurs membres se prend pour un soldat de Dieu et passe à l’acte en abattant un médecin et son garde du corps… Hé bien c’est silence radio…rien vu…connais pas ce type…etc. Le pasteur n’est pas en reste pour témoigner au tribunal : quand un chrétien a été appelé par Dieu pour accomplir une mission, il accomplit sa mission c’est tout. Mais bien sûr il condamne toute forme de violence, cela va de soi.

Le tueur n’est pas un monstre ceci-dit. Il a femme et enfants mais il se révèle tout à fait incapable de s’en occuper, englué dans ses frustrations et convictions. Un pauvre type, influençable en quelque sorte, qui va entraîner toute sa famille et celle de la victime dans le chaos. Ce n’est guère plus réjouissant du côté de la famille de la victime. Le père, entièrement pris par ses activités professionnelles, est un père absent. La mère et les enfants sont abandonnés à eux-mêmes.

C’est une Amérique bien malade que nous présente J.C. Oates. Une Amérique coupée en deux (pro-anti) qui cherche en vain un sens. Dans ce monde en perdition, toutes et tous sont des victimes, des martyrs. Les dégâts collatéraux sont énormes. Les personnages de ce roman (ça reste avant tout un roman même si l’histoire est basée sur des faits réels) ne nous quitteront pas de sitôt. Pas de héros chez J.C. Oates, mais des êtres humains détruits, incapables de communiquer avec l’autre, mais attachants. Peut-être bien parce qu’ils nous ressemblent tous un peu.

Dans une interview sur France Culture le 13 Octobre 2020, soit 3 semaines avant les élections, Joyce Carol Oates déclare : Le pays baigne dans une atmosphère toxique. Beaucoup d’entre nous, écrivains, universitaires, sommes fous d’inquiétude et désorientés, car l’actualité est effrayante. On a un président qui menace de délégitimer l’élection.

P.S : au moment de terminer cet article, j’apprends que Donald Trump va pouvoir se consacrer pleinement à la pratique du golf, ce qui est réjouissant, mais pas pour les golfeurs.

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